La mondialisation heureuse : mythe ou réalité ?

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres faisant le bilan de l’année 2021 appelle à un « changement de paragdime » pour se remettre des revers de la Covid-19 apparue pour la première fois le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan. Deux ans et 3 mois plus tard, le 24 février 2022, l’invasion de l’Ukraine met fin à plus de trois quarts de siècle de paix en Europe. Deux évènements gravissimes en si peu de temps, cela fait beaucoup pour nous Européens, et la question est alors de savoir s’il ne faudra pas « bifurquer » et prendre une autre voie comme nous le proposait le thème central choisi pour les Journées de l’Économie tenues à Lyon au mois de novembre dernier.

Personne ne sachant quel sera notre futur, même proche, je propose de traiter ce sujet complexe de la mondialisation en deux articles, en privilégiant l’éclairage économique.

Le premier article est consacré à l’étude de la mondialisation qui est la principale caractéristique économique des sociétés dans lesquelles nous avons vécu pendant une trentaine d’années. Le deuxième article s’intéressera aux conséquences qu’entraînent la pandémie et la guerre en Ukraine sur la mondialisation et nos vies futures.

1ère point : les débuts de la mondialisation

C’est l’effondrement de l’URSS en 1991 qui a permis l’émergence de la mondialisation car, à partir de cette date, la Russie et ses satellites ont pu être intégrés dans le commerce mondial. La notion de mondialisation fait référence à l’ouverture progressive des économies nationales sur un marché qui devient mondial entraînant une interdépendance croissante entre tous les pays et une intensification de la concurrence. La mondialisation a été le résultat de la libération des échanges de biens, de services et des flux financiers permise par la baisse des droits de douane et des taxes. C’est l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui a piloté à partir de 1995 cette baisse des coûts des transactions commerciales internationales. Cela a engendré un taux de croissance annuel du commerce mondial de 7,4 %, entre 1980 et 2021 entraînant avec lui le PIB mondial qui a crû de 3,9 % par an.

2ème point : la mondialisation s’appuie sur deux piliers concernant les chaînes de production des entreprises exportatrices : le premier pilier est géographique, le deuxième économique

1er pilier géographique :  les lieux où s’effectue la fabrication d’un produit se sont multipliés et répandus sur l’ensemble de la planète.

Cette donnée est essentielle : l’optimisation de la chaîne de production faite par les entreprises internationales les a amenées à sélectionner une multitude de sites spécialisés dans ce qu’ils savent le mieux faire au coût le plus bas, les coûts de transport entre sites étant très faibles comme je l’expliquerai dans le paragraphe suivant. A titre d’illustration de ce phénomène de multiplication des sites de production, lors d’une conférence récente organisée par le journal Le Monde, Stéphane Bourg, directeur de l’Observatoire français des ressources minérales, nous a appris que le lithium produit en France dans la mine d’Échassières dans l’Allier « fait entre 30 000 et 50 000 kilomètres avant d’arriver dans une batterie » intégrée dans une voiture vendue en France. Je vous laisse imaginer le nombre de sites traversés par notre lithium français pour revenir enfin en France.

2ème pilier économique : la conséquence la plus importante de la mondialisation est que pendant 30 ans, les coûts de production, les prix de vente et les services rendus par les produits ont très peu augmenté grâce à une organisation mondiale des chaînes de production d’une très grande efficacité

De 1991 à 2020, le taux d’inflation moyen annuel en France a été de 1,42 %, soit une quasi stabilité des prix. Cela a été vrai pour les biens, mais aussi pour les services. Pour les produits industriels, les gains ont été encore plus forts : les appareils de l’électronique grand public comme les téléphones portables, les ordinateurs, les consoles, les réfrigérateurs etc. ont offert des services de plus en plus sophistiqués pour des prix stables ou en baisse. On peut les commander sans problèmes sur internet, les recevoir rapidement, obtenir un crédit … Des services après-vente protégeant le client sont également prévus.

Cette baisse des prix et des coûts des produits accompagnée par un enrichissement des services rendus s’explique par deux principaux types de gains :

  • d’une part, la productivité a fait des bonds considérables sur l’ensemble de la chaîne de production : un exemple emblématique concerne le transport maritime avec l’utilisation des porte-conteneurs sur lesquels transite l’essentiel du tonnage des échanges internationaux. Selon Pascal Lamy, « Ce système de conditionnement des marchandises a permis de diviser par cinquante le prix d’une tonne chargée » (1). Les porte-conteneurs les plus récents comme l’Ever Given sont des monstres mesurant 400 mètres de longueur pouvant transporter jusqu’à 20 000 conteneurs. Des progrès également considérables ont été obtenus sur les délais de livraison qui sont devenus très courts grâce à une logistique extrêmement performante. Toutes ces innovations jointes ont rendu possible « le juste à temps » (just on time) : nous pouvons commander depuis notre portable un nouvel ordinateur ; nous connaissons l’ensemble des donnés le concernant ( prix, performances, délais de livraison etc.) et nous sommes informés sur son cheminement jour après jour jusqu’à sa livraison à notre adresse personnelle.
  • d’autre part, les coûts du travail ont été très bas, car les ordinateurs ont été fabriqués dans des pays d’Asie où les salaires sont très éloignés de ceux de l’Europe ou des États-Unis.

En définitive, en tant que consommateurs, nous avons été gagnants puisque nous avons  bénéficié à la fois du « just on time » et du « low cost ».

Il y a d’autres bénéficiaires de la mondialisation, et les grands gagnants sont les Pays en Voie de Développement (PVD). Comme je l’avais montré dans mes écrits précédents, leur niveau de vie s’est amélioré considérablement : le premier objectif du millénaire pour le développement qui était la réduction de moitié du taux de pauvreté de 1990 en 2015 a été atteint dès 2010 et depuis, 1,1 milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté. En matière d’accès aux soins, les progrès ont été également massifs : l’espérance de vie des bébés chinois à la naissance qui était de 44,6 ans dans les années 50 était passée à 74,4 ans dans les années 2 000 pour se situer aujourd’hui à 78,2 ans au dessus de celle des Américains. Quant à la mortalité infantile chinoise, elle a chuté drastiquement puisqu’elle était de 80 enfants décédés pour 1 000 naissances en 1970 et elle n’est plus que de 6 en 2020. Enfin, les performances de la Chine et de l’Inde en matière d’éducation sont également remarquables : dans les années 2020, ces deux pays rassembleront 40 % des étudiants des pays de l’OCDE contre seulement 25 % pour les États-Unis et l’Europe.

Autre avantage de la mondialisation, la créativité et l’innovation ont été favorisées parce que les entreprises du monde entier ont eu accès à des données bon marché qui leur permettent d’exploiter des innovations émanant des pays développés. Les pays d’Afrique, par exemple, ont pu sauter l’étape du téléphone fixe et passer directement au portable en économisant les coûts très élevés des équipements de la téléphonie fixe.

Alors, devons-nous conclure avec Alain Minc que la mondialisation a été heureuse, comme il l’a écrit dans son livre en 1998 ? (2) Dans mon ouvrage « Réformer la France : mission impossible » publié en décembre 2016, j’avais répondu à cette question en faisant le bilan de ces 30 années de mondialisation : à l’actif du bilan, on retrouve tous les effets positifs de la mondialisation que j’ai présentés ci-dessus, et au passif, j’ai estimé que « la mondialisation avait engendré des effets désastreux, en particulier sur certaines populations et catégories de personnes fragiles » (3). Parmi celles-ci qui sont nombreuses, j’avais choisi un premier exemple de personnes qui ont particulièrement souffert à cause de la mondialisation : il s’agissait des ouvrières du textile travaillant dans l’immeuble du Rana Plaza à Dacca, la capitale du Bangladesh. Rappelons que cet immeuble de neuf étages qui était en très mauvais état s’est effondré le 24 avril 2013 faisant 1 133 morts et 3 000 blessés, principalement des femmes. Ces ouvrières travaillaient pour des grandes marques occidentales comme GAP, Zara, H et M, Nike, Puma et Benetton. Les opérations de fabrication, d’achat de matières premières et de livraison des produits finis étaient de la responsabilité de grands groupes bangladais comme Beximo, Bitopi Group, Square, Knit Asia. Les ouvrières du Rana Plaza étaient très pauvres et leur travail le moins cher du monde avec un coût horaire de 0,5 dollar en 2011. Il n’existait pas de droit du travail, pas de règles minimales en matière de conditions de travail, d’hygiène, de sécurité, et de santé et pas de contrepouvoir représenté par des syndicats. Dans la chaîne de production des vêtements, les grands groupes européens gardaient pour eux la conception, la logistique de la commercialisation, le marketing avec la marque qui est l’avantage comparatif le plus important, et la vente. Les grands groupes bangladais s’occupaient des opérations d’approvisionnement et de la fabrication. Quant aux ouvrières, elles étaient les esclaves d’une mondialisation qui n’était pas heureuse pour elles.

Un deuxième groupe de personnes a été également victime de la mondialisation : il s’agit des salariés qui travaillaient dans l’industrie en France et qui ont été licenciés à la suite des délocalisations. Ces personnes, quand elles occupaient des postes peu qualifiés, et lorsqu’elles ont été au chômage ont éprouvé de grandes difficultés pour retrouver un autre emploi avec un salaire proche du précédent. Elles sont donc restées au chômage, alors que beaucoup auraient préféré continuer de travailler. Cette politique de délocalisation par les grandes entreprises exportatrices a également eu des conséquences financières macroéconomiques négatives puisqu’elle a entraîné des hausses des prestations sociales versées aux chômeurs et des baisses des cotisations.

Comme le dieu romain Janus, la mondialisation a deux visages : l’un est incarné par toutes les personnes du tiers monde qui ont eu accès à un niveau de vie comparable au nôtre, et l’autre qui rassemble les exclus de la croissance que Guy Standing a appelés le « précariat » (4). Ce sont des hommes et des femmes qui sont dans une situation de totale incertitude en matière de travail, de revenu et de logement.

Je vous donne maintenant rendez-vous avec mon prochaine article qui analysera les répercussions de la COVID 19 et de la guerre en Ukraine sur la mondialisation et évoquera les formes nouvelles que celle-ci pourra prendre, en tenant compte également des données majeures relatives au climat.

  • Voir « Quand le France s’éveillera » édit. Odile Jacob 2017
  • Voir « La Mondialisation heureuse » édit. Pocket mars 1998
  • Voir « Réformer la France : mission impossible » édit. L’Harmattan pages 33 à 42 décembre 2016
  • Voir « The Precariat – The new dangerous class, édit. Bloomsbury 2011
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Un commentaire sur “La mondialisation heureuse : mythe ou réalité ?

  1. Bonsoir Jean, merci pour cet article intéressant. La photo qui illustre son début est magnifique. Il fallait la trouver ! Les précisions chiffrées que tu fournis m’ont appris de nombreuses données assez frappantes.

    Tu exposes aussi des revers importants de la médaille, mais sans parler des conséquences de l’augmentation des transports par air ou par mer sur le climat et le réchauffement de la planète. Je suppose que ce point sera abordé dans l’article qui va suivre. Amicalement.

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